Mémoire en marche: à la rencontre des tirailleurs sénégalais de 1939-1945

Ils se prénomment Issa Cissé, Alioune Fall,  ou Saïdou Sall. Tirailleurs sénégalais, ils ont débarqué en août 1944 sur les plages de Provence pour libérer la France. Qui sont-ils ? Que sont-ils devenus ? 

Julien Masson est parti à la rencontre de ces tirailleurs, sur leurs traces aussi et celles de leurs descendants afin de reconstituer une partie d’une histoire qui tend à être oubliée par la France.

 
Qu’est ce qui vous a poussé à aller sur les traces des tirailleurs sénégalais ?
 Plusieurs raisons m’ont conduit sur les traces des tirailleurs. D’abord parce que je passe, depuis plus de dix ans maintenant, un certain temps chaque année en Afrique. Naturellement, lorsque j’ai commencé à travailler comme photographe et documentariste, je me suis orienté vers les liens entre la France et ses anciennes colonies africaines. Que ce soit les liens historique, politique ou économique. 
 
Ensuite, je dirais que ce travail s’est déroulé à l’envers. Tout est partie d’une idée de projet pédagogique qui devait, à travers une enquête historique, permettre à des collégiens de lier les différentes disciplines et travailler sur du concret tout au long d’une année scolaire. Le thème des tirailleurs sénégalais m’est alors paru évident. D’abord, car il permet de parler, sans le faire frontalement, de la diversité de la France. Faire comprendre aux jeunes que la culture française n’est pas figée, qu’elle a toujours été en mouvement et est le fruit d’une histoire partagée entre plusieurs peuples. De même pour la soi-disant identité française, puisque chroniqueurs, politiciens ou autres crieurs aiment à l’appeler ainsi. Montrer aux jeunes que cette identité française n’est pas forcément blanche et chrétienne comme on voudrait nous l’insinuer. 
Julien Masson
Ensuite parce que les tirailleurs sénégalais, de par leur histoire et les rôles parfois ambigus qu’ils ont joués, sont un trait d’union entre la France et l’Afrique. Apprendre leur histoire, c’est se plonger dans l’esclavage, son abolition, la colonisation, la décolonisation et ses guerres et conflits. Il permet surtout dans le cas précis de ce projet de parler de la Seconde Guerre mondiale sous un angle méconnu et pourtant essentiel, celui du poids et de l’importance dans la victoire de l’armée d’Afrique, de l’armée coloniale et du débarquement de Provence. 
Chacun en France pense connaitre la Seconde Guerre mondiale, pourtant trop peu sont conscients du rôle majeur des Africains et autres « indigènes » dans la libération du pays. Et cela de même avec l’importance du débarquement de Provence.
 
Enfin, ce sujet permet de parler des inégalités, de la liberté de circulation dans le monde et de la migration aujourd’hui. Bref, tout cela m’a poussé sur leurs traces. Mais c’est une fois que j’ai commencé à retrouver des anciens tirailleurs et qu’ils m’ont confié leur parole que j’ai pris conscience de son importance et de la richesse de ce qu’ils me confiaient. Je me suis retrouvé dépositaire en quelque sorte de cette mémoire et c’est alors notre rôle, en temps que documentariste, de faire en sorte qu’elle soit partagée avec le plus grand nombre. C’est ainsi que petit à petit, en plus du projet pédagogique, est né l’exposition photographique, le livre, le reportage multimédia sur le site de RFI et enfin le film documentaire. Depuis maintenant plus de 3 ans, les tirailleurs sénégalais, leur histoire et leur mémoire, m’accompagnent au quotidien. 
Samba Sall, sa femme Mame Diara, sa fille Ndela Fall, et ses deux petits-enfants dans leur champ, village de Ndem, Sénégal © Julien Masson

Jusqu’où vous a amené cette aventure passionnante ? Qu’avez-vous découvert ?

Cette aventure passionnante m’a conduit vers ces vieux hommes, parfois à leur chevet, et cela est une destination extraordinaire. Ils ont dévoilé leur passé avec l’éloquence de leur vieillesse, et cela est toujours troublant. Pénétrer ainsi la mémoire et l’histoire. J’ai découvert, outre leur histoire incroyable, parfois terrible, des hommes fiers, courageux, et sages. Parfois enrôlé de force, parfois volontaire, toujours avec une certaine amertume face au manque cruel de reconnaissance de la France à leur égard, ils ont fait preuve d’une immense intelligence, je dirais même sagesse, en séparant bien dans leur jugement, le peuple français pour lequel ils ont un immense respect et les gouvernements auxquels s’adresse leur colère légitime. 
 J’ai découvert aussi que leur histoire méconnue recèle encore beaucoup de mystères et de pages à écrire. Même pour les plus connues d’entre elles, comme le massacre de Thiaroye, il reste encore à fouiller pour faire émerger la vérité. Tout ce qui a été écrit n’est pas entièrement clair.
Julien Masson

En collaboration avec le collège d’Ugine (73), vous avez intervenu dans les classes en présentant des photos et des diaporamas. Comment les élèves ont réagi devant l’histoire de ces tirailleurs ?

Ils n’ont pas vu que de photos et des diaporamas, ils ont participé à l’enquête. Je leur ai rapporté les interviews filmés, puis je les ai filmés à leur tour pour qu’ils posent des questions, aux tirailleurs, mais aussi aux historiens. Et j’ai ensuite refait le voyage inverse et ainsi de suite. Ils ont travaillé dans différentes disciplines autour de ce projet plus une heure par semaine dédié à cela. Le but était aussi de les initier au métier de reporter. Les élèves ont été bouleversés par leur rencontre avec les anciens combattants. Un véritable dialogue à distance s’est opéré et c’était formidable de voir comment de vieux Sénégalais répondent à des jeunes Français qui s’interrogent sur leur histoire. Un dialogue intergénérationnel et interculturel pour raconter une histoire commune. Les jeunes ont réalisé spontanément plusieurs initiatives, ils ont contacté les presses locales pour en parler, se sont mis à écrire des hommages, des slams, des dessins ou autres textes. Jusqu’aujourd’hui, ils sont marqués par ce projet et ces rencontres.  

Dans le film on sent une grande complicité entre vous et Issa Cissé qui vous appelle même « mon fils ». Racontez-nous ?

Issa Cissé, 4ème RTS (Régiment de Tirailleurs Sénégalais) © Julien Masson
 Oui, Issa Cissé et moi-même nous sommes pris d’affection. Cet homme est tellement beau et passionnant. Il m’a raconté sa vie avec tellement d’humour et de générosité. Je lui est rendu visite de nombreuses fois durant deux ans. Il m’a en quelque sorte rappelé mon grand-père que je mitraillais de questions sur la guerre ! J’ai eu l’immense surprise lundi 12 juin dernier, lors de la projection du film à Paris, de rencontrer son fils ainé qui était lui aussi profondément ému de voir son père à l’écran. Issa Cissé m’accompagne depuis ma rencontre avec lui, et lorsque j’ai parcouru 700 km à pied en France en suivant leur mémoire, j’avais avec moi une photo de Issa Cissé. 

 Mémoire en marche c’est un livre photographique, un film, des expositions, c’est quoi la suite ? 

 La suite c’est surtout de faire vivre cela et ce n’est pas simple. Tout a été entièrement autoproduit. Je me démène donc comme je peux pour diffuser l’ensemble et transmettre ces témoignages. Mais vous savez la tache est loin d’être simple. J’ai très envie de faire un cinéma itinérant au Sénégal afin de pouvoir diffuser le film dans les villages, les collèges et les lycées. 

Où est ce qu’on peut aller voir le film ou acheter le livre ?

 Pour acheter le livre, vous pouvez m’écrire en passant par mon site internet ou me rencontrer lors d’une exposition ou d’une projection. Pour les projections, me suivre sur Facebook est le meilleur moyen d’être informé des dates et lieux. Pour l’instant le DVD n’est pas disponible. 
 
Texte : Sénégalais de France Infos est allé à sa rencontre 
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