Burkina Faso : la petite ville de Béguédo est parfois surnommée ‘Little Italy’, le courage des épouses d’émigrés

Au Burkina Faso, dans la province du Boulgou, la petite ville de Béguédo est parfois surnommée ‘Little Italy’. Depuis les années 80, des milliers d’hommes de la communauté Bissa ont migré vers l’Europe. Mais beaucoup d’épouses sont restées au pays, et attendent leur mari pendant des mois, voire des années.

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 Image caption Alimata a lance son commerce de charbon. Elle pense qu’il est important de travailler et ne depend pas juste de l argent envoye par son mari

Alimata Bara a le rire facile. Toujours une plaisanterie au bord des lèvres. Elle se moque souvent de son infortune. La jeune femme de 24 ans est l’épouse d’un ‘Italien’, un homme de Béguédo installé en Italie depuis de nombreuses années. En 7 ans de mariage, Alimata a passé moins de 6 mois avec son mari. Et bien sûr, ce n’est pas tout à fait la vie qu’elle s’était imaginée.

« Mais quand tu es une jeune fille, tu connais quoi? Dès que tu vois un Italien, tu pleures, tout ton corps tremble. » dit-elle en riant. « Il est venu me croiser au marché, on a discuté. Il a amené la cola à mes parents, et on s’est mariés. On se connaissait depuis même pas dix jours. » Elle est assise dans cour de la maison de sa belle-famille dans la petite ville de Béguédo, majoritairement peuplée de membres de l’ethnie Bissa. C est à quelques 200 km de Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso.

A une autre époque, l’organisation d’un mariage en pays Bissa prenait de longs mois, selon Mahamadou Zongo, sociologue et professeur à l’université de Ouagadougou. « Il fallait passer du temps, faire des démarches préparatoires, travailler dans le champ de la belle-famille, montrer qu’on est quelqu’un qui peut prendre en charge une autre personne. Ca pouvait prendre des années ».

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Mais aujourd’hui, surtout quand le prétendant est sur le point de retourner en Italie, les préparatifs se font en accéléré. Ceux qui « partent en aventure » sont considérés comme des battants. « Culturellement, la migration fait partie de la culture, que ce soit chez les Bissa ou chez les Mossi, explique le Pr Zongo. Dans la zone, quelqu’un qui n’a pas migré est considéré quelqu’un qui n’a pas les yeux ouverts. La migration est considérée comme formatrice, et constitue presque un acte initiatique pour passer de l’adolescence à la majorité. »

Dans cette zone rurale pauvre, un mariage avec un homme basé en Italie symbolise aussi la promesse d’une vie meilleure. « Une véritable porte de sortie pour échapper aux contraintes socio-culturelles et familiales pour les jeunes filles », poursuit le Pr Zongo. A Béguédo, les « Italiens’ reviennent souvent en vacances aux mois d’août et de décembre. Cette période est devenue la saison des mariages.

Pendant un temps, Alimata a cru au conte de fées. Même si trois semaines après une belle cérémonie de mariage, Saada, son mari, a dû retourner en Italie. Alimata s’est alors installée chez sa belle-famille. Quelques mois après, elle donnait naissance à une petite fille, Omayma.

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 Image caption De nombreuses infrastuctures de Beguedo ont ete construites grace a l argent de la diaspora. La petite ville compte de nombreux etabliseemtn bancaire et de transfert dargent.

Mais il a fallu trois ans pour qu’elle puisse de nouveau prendre son mari dans ses bras. Saada est revenu en 2011 pendant quelques semaines, puis en 2014 pour environ deux mois. Le couple a eu un deuxième enfant, un garçon turbulent nomme Obaïdou. « Il n’a vu son père qu’une fois » souligne Alimata. Elle aimerait qu’il revienne plus souvent, mais les temps sont durs. « Il n’a pas beaucoup de travail, et il n a pas d’argent pour payer le billet. »

Saada a pu contruire un toit pour Alimata et leur enfants, mais il ne peut envoyer de l’argent régulièrement. 25 000 francs CFA de temps en temps, avec des mois d’intervalle. La dernière fois c’etait en mai. Depuis rien.

Mais Alimata n’a jamais compté uniquement sur les mandats envoyés par son époux. Enceinte d’Omayma, elle allait vendre légumes et condiments au marché, puis elle a commencé un commerce de charbon. Elle a quité l’école tôt, mais elle sait compter, réfléchir, commercer. Son mari l’a encouragée et construit un abri pour son affaire devant la maison familiale.

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 Image caption Omayma, 6 ans, la fille d’Alimata. Alimata s est promis que sa fille ira a l’ecole et deviendra  » un grand quelqu’un ».

La jeune mère-courage se prend désormais à rêver de financer le retour de Saada. « Moi, je cherche juste à faire un commerce qui marche. Si je gagne bien, j’aimerais amener mon mari ici pour soutenir ce commerce -là. »

Nima, la belle-soeur d’Alimata, a aussi son mari en Italie. Elles ont presque le même âge, et sont très proches. Le champ, l’éducation des enfants, les difficultés de la vie d’épouse d’émigré, sont autant d’éléments qui les rapprochent et fournissent milles sujets de plaisanterie au quotidien.

Les deux complices formulent le même regret. Celui d’avoir arrêté l’école trop tôt. « J’aurais pu être médecin ou fonctionnaire, mais maintenant c’est trop tard », souffle Nima. Après sa première grossesse, ses beaux-parents ont refusé qu’elle continue.

Au village, nombreuses sont celles qui ont connu le même sort. La tendance à la migration des hommes a impacté la scolarisation des filles, et « la moitié des femmes mariées ici ont leur maris à l’étranger » précise Béatrice Bara, ancienne maire de Béguédo. C’est la face cachée des migrations en Europe. Dans toute l’Afrique de l’Ouest, des femmes qui vivent dans l’attente, loin d’un mari parti tenter sa chance de l’autre côté de l’océan.

Les hommes promettent de revenir souvent, ou de ramener leur épouse avec eux dès qu’ils auront des papiers et une bonne situation. Certains s’y sont tenus. Mais c’etait avant que l’Europe ne devienne une forteresse – Visas quasi inaccessibles, emplois rares et mesures de plus en plus restrictives pour le regroupement familial.

Au début, Alimata et Nima pensaient bien partir. « Il pensait m’amener avec lui, se souvient Alimata. Mais il a perdu son travail. Là-bas, ce n’est pas facile, il faut payer cher pour la maison, le courant, l’eau. Ici c est plus simple, on cultive, on prépare, on mange, on va chercher de l’eau là-bas. Et même pour le courant, la facture n’est pas trop chère. »

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 Image caption Alimata et Nima sont belles-soeurs. Elles sont devenues tres complices grace a leur experience commune d’epouses d’emigres installes en Italie.

Alimata en a fini de rêver d’Italie. « Maintenant j’aimerais juste que mon mari revienne ». En attendant, elle se réjouit qu’il l’appelle souvent. Même pour quelques minutes parfois, quand il n’a pas beaucoup de crédit téléphonique. Depuis quelques temps, la technologie a crée de nouveau ponts. Les époux utilisent Skype. Et Alimata est devenu une cliente fidèle du petit cybercafé de Béguédo.

D’autres n’ont pas cette chance. Certaines doivent traverser de très longs silences. Ou pire, se voir imposer une rivale, après des années d’attente. A 50 ans, Adiassa ( le prénom a été changé), dit d’elle-même qu’elle n’est « plus dans le coup ». Son rire est doux-amer. Elle est mariée depuis 30 ans à un homme installé depuis 20 ans en Italie. Il a même emmené là-bas deux de leurs fils. Elle pensait que son tour viendrait, s’imaginait déjà parlant l’Italien. « Au début tout se passait bien », assure-t-elle.

Mais il y a 6 ans, son époux lui a fait savoir qu’il allait prendre une deuxième femme. « Je n’étais pas d’accord, lance-t-telle, aucune femme ne veut une co-épouse, c’était malgré moi. Je lui ai dit, mais il a répondu que j’étais devenue trop vieille, et que si je n’étais pas d’accord je n’avais qu’à partir. »

Les Bissa sont le plus souvent de religion musulmane. La polygamie est autorisée. Le mari d’Adiassa a ainsi pris une deuxième épouse, bien plus jeune. Et l’a emmenée en Italie, elle. Aujourd’hui il n’envoie plus d’argent à Adiassa, et n’appelle plus, sauf parfois pour prendre des nouvelles des enfants restés au pays. Adiassa plaisante parfois en disant qu’elle trouvera un autre homme. Mais elle ne compte plus que sur ses enfants en Italie pour assurer ses vieux jours.

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 Image caption Awa Sagne, 38 ans, a vecu au Gabon avec son mari avant de rentrer a Beguedo. Elle travaille et garde la tete haute, meme si son mari lui a impose une co epouse de presque 20 ans sa cadette.

Awa, elle, n’ a pas vu sa co-épouse partir. Elle endure la présence d’une rivale de presque 20 ans sa cadette dans la maison familiale. Elle qui avait suivi son mari au Gabon, travaillé là-bas et pris le goût du voyage, a dû rentrer au village suite à une maladie.

Quelques temps plus tard, l’époux a continué sa route vers l’Italie. Avant d’annoncer qu’il se remariait. Awa a dû accepter. C’est pourtant une femme fière. Elle a le verbe haut et un rire sonore quand elle raconte comment à l époque elle a renvoyé un mandat parce qu’elle estimait que le montant de l’argent envoyé était ridicule.  » Une fois, il m’a envoyé 2 500 francs! J’ai regardé encore dans l’enveloppe, 2500 francs! Je l’ai renvoyée », assure-t-elle.  » J’ai dit merci, félicitations, bon appétit, mais je préfère encore aller travailler et gagner ça moi-même ».

Ici les femmes travaillent, se battent, et certaines ont même appris à se méfier. Malika, ( le prénom a été changé) 22 ans, mariée depuis 3 ans à un Italien, vend des bananes et des pagnes au marché de Béguédo. Elle a discrètement ouvert un compte en banque et y met de l’argent dès qu’elle en a l’occasion. « On ne peut pas tout dire, ni faire confiance a 100% ». Un proverbe Bissa résume bien son attitude. « Si tu dors sur la natte de quelqu’un, c’est comme si tu dors par terre. »

bbc

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