Émigration clandestine : L’eau continue de couler sous les ponts

En dépit du démantèlement, ces derniers mois, des principaux réseaux d’organisation de traversées illégales, le phénomène n’a pas pour autant perdu de son acuité, en raison de l’émergence d’une nouvelle vague de passeurs.

Pas plus tard que lundi dernier, pas moins de 33 personnes ont été arrêtées par les gardes-côtes de Nabeul et Monastir à bord de deux embarcations de fortune qui se dirigeaient clandestinement vers l’île de Lampedusa. Cinq jours auparavant, sept autres migrants ont été interpellés, dans les mêmes conditions, alors qu’ils s’apprêtaient à prendre le large à destination de la même île. Ils sont 121 harragas à avoir été mis sous l’éteignoir au cours des cinq derniers mois, grâce à la vigilance des unités maritimes de l’armée et de la Garde nationale. C’est là un signe qui ne trompe pas : le phénomène de l’émigration clandestine n’a quasiment rien perdu de l’acuité qu’on lui connaît ; celle-là même qui a valu à la Tunisie une triste réputation de plaque tournante de ce trafic aux ramifications remontant aux pays de l’Afrique subsaharienne. Et cette réputation, mine de rien, tient encore la route, persiste et signe, sans jamais s’essouffler. Deux raisons l’expliquant, à savoir le «gibier» qui demeure, paradoxalement, abondant, à la faveur du flux constant de la… clientèle!
En effet, ils sont encore des centaines d’aventuriers venus de pays africains comme le Niger, le Tchad, le Mali, la Somalie, le Bénin et le Cameroun, à rallier les côtes tunisiennes, via la Libye, passage obligé, où le durcissement des mesures de lutte contre les migrants étrangers (arrestations, emprisonnement, voire… exactions dans les innombrables centres provisoires de détention…) n’a pas eu son effet dissuasif.
Par ailleurs, l’émergence, dans nos murs, d’une nouvelle vague d’organisateurs de traversées illégales encourage l’immigration irrégulière. Des rapports sécuritaires en font état, les enquêtes ayant révélé qu’il s’agit d’une race de nouveaux passeurs qui, aussi étonnant que cela puisse paraître, ont un casier judiciaire vierge. D’où sont venus ces derniers ? Quel vent les a amenés ? Encore plus importante est la question suivante : comment ont-ils accepté de prendre le risque, alors qu’ils n’étaient pas sans savoir que tous ceux qui les ont précédés parmi les pros et autres boss de ce «métier» sont aujourd’hui en prison ? Et pourtant, faut-il le rappeler pour la petite histoire, nous étions, sur ces mêmes colonnes, les seuls à ne pas céder au triomphalisme au lendemain des coups de filet retentissants ayant entraîné, il y a plus de deux ans, le démantèlement des principaux réseaux de passeurs sévissant à l’époque dans le sud du pays (Zarzis, Médenine et surtout Kerkennah).
C’est que nous savions alors pertinemment que pêcher de si beaux poissons ne voulait nullement dire qu’on est sorti de l’auberge, tout simplement parce que la…relève était assurée ! Et cette relève, il faut aller la chercher non seulement dans ses fiefs traditionnels, à savoir les quartiers populaires, mais aussi auprès de nos pêcheurs et poissonniers, plus prompts que d’habitude à mettre leurs embarcations au service des harragas contre monnaies sonnantes et trébuchantes. Parce qu’il est synonyme de gain facile, le créneau est de plus en plus tentant, parce que plus rentable, selon eux. De quoi étayer encore la thèse, d’ailleurs reconnue par certaines sources policières, selon laquelle deux expéditions irrégulières sur trois réussissent.
Comment ? Pourquoi ? Nul ne le sait. Mais ce qu’on sait par contre, c’est que ces nouveaux réseaux ont décidément le vent en poupe, soit parce qu’ils sont rationnellement organisés, soit les deux à la fois.
Dans tous les cas de figure, une chose est certaine : le phénomène de l’émigration clandestine a encore de beaux jours devant lui. Concluons, pour se détresser, par le tube inoubliable du chanteur français Alain Barrière : «Et je reste des heures à regarder la mer»…

Mohsen ZRIBI

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