En Afrique, 1,5 million d’étudiants en espagnol hors des radars

L’héritage de l’éducation coloniale et le succès du football espagnol et de la musique latino-américaine ont créé une masse d’étudiants de langue espagnole dans des pays comme la Côte d’Ivoire et le Bénin. Jusqu’à récemment, le phénomène restait inconnue en Espagne. L’Institut Cervantes se prépare aujourd’hui à ouvrir dans cette région.

Luis Alemany

La langue espagnol a encore 30 ans d’expansion démographique devant elle et c’est relativement peu. Selon l’Institut Cervantes, en 2050, les pays d’Amérique latine entreront dans une phase de stagnation démographique et le nombre d’hispanophones cessera de croître aussi vite que ces dernières années. Durant la dernière décennie, on comptait cinq millions de nouveaux hispanophones chaque année, atteignant 585 millions d’utilisateurs (489 millions de locuteurs natifs). En 2050, l’espagnol comptera 700 millions de locuteurs et ne progressera plus.

Qu’est-ce qui déterminera si l’espagnol cessera ou non d’être une langue mondiale et, par conséquent, un avantage pour l’économie de ses locuteurs ? Entre autres facteurs : son implantation en Afrique. La population du continent va en effet doubler durant ces mêmes 30 années, pour atteindre 2,5 milliards d’habitants. Il y a trois ans, la France, une des anciennes métropoles coloniales de la région, a lancé une politique diplomatique visant à renforcer l’utilisation du français comme lingua franca dans 31 pays du continent. En 2020, 140 millions d’Africains parlent sa langue, et la France espère que ce chiffre passera à 800 millions d’ici 2050.

Or qui parle espagnol aujourd’hui en Afrique ? En principe, (et en excluant les Canaries, Melilla et Ceuta), environ six millions de personnes : 1,1 million d’Équatoguinéens, 10% de la population du Maroc (plus de trois millions de locuteurs), et qui d’autre encore ? Même si personne ne le savait avant 2014, l’annuaire de l’Institut Cervantes a révélé que 1,5 million d’étudiants suivaient des cours d’espagnol en Afrique de l’Ouest : 566 000 en Côte d’Ivoire, 412 000 au Bénin, 205 000 au Sénégal, 193 000 au Cameroun, 167 000 au Gabon … Pour avoir une idée de l’échelle, il y a 22 millions d’étudiants d’espagnol au niveau mondial. Seuls quatre pays comptent plus d’étudiants en espagnol que la Côte d’Ivoire, qui ne compte que 25 millions d’habitants et dont le revenu par habitant est de 3 841 dollars. Mais aucun des pays mentionnés ne connaît de forte croissance, ni ne se caractérise par une classe moyenne florissante.

Alors comment expliquer le succès de la langue espagnole, ignorée tant d’années ? « Nous devons un café à la France », explique Javier Serrano Avilés, auteur de La enseñanza del español en África Subsahariana (« Enseigner l’espagnol en Afrique subsaharienne »), la première étude a avoir identifié ces millions et demi d’étudiants. L’autre raison est liée au football, aux séries télévisées et à la musique pop qui ont rendu cette langue attrayante pour les Africains.

Le fil conducteur n’est pas difficile à trouver : Côte d’Ivoire, Bénin, Sénégal, Gabon… Ces pays ont un passé colonial français. « La France a apporté sur ses territoires le même programme scolaire que celui appliqué en France métropolitaine et qui comprend l’étude facultative de l’espagnol. Je ne sais pas si c’était au même niveau que l’anglais, mais c’est devenu une option consolidée. Il y a des départements d’espagnol dans les universités (41 dans 28 pays) et une tradition d’avoir des professeurs de langue maternelle espagnole. Il y a des professeurs d’espagnol dont les parents étaient également professeurs d’espagnol, même si la plupart d’entre eux n’ont jamais eu une expérience d’immersion totale dans la langue ».

La maîtrise de la langue chez ce million et demi de locuteurs va du niveau le plus basique à celui de professeur d’université. Nous ne devrions pas les ignorer. La population africaine est jeune et naturellement polyglotte : « Les Africains utilisent le français lorsqu’ils souscrivent une assurance, une autre langue au marché et une autre encore à la maison. Ils ne parlent peut-être pas couramment l’une d’entre elles, mais ils s’identifient naturellement à toutes », explique Serrano Avilés. « De plus, la population est très jeune et les gens savent qu’ils doivent aller de l’avant. C’est quelque chose qui attire votre attention dès que vous sortez dans la rue. Cela signifie qu’il y a une certaine vitalité, la vie jaillit de partout et les gens apprennent les langues avec une incroyable facilité », explique Juan Jaime, chef du département de la culture et de l’éducation de Casa Africa, qui fait partie du ministère des Affaires étrangères.

Autre point : La Guinée équatoriale, qui a retiré l’espagnol de sa Constitution et l’a déclaré langue indésirable dans les années 1970, a inversé les prévisions qui, il n’y a pas si longtemps, prédisaient que le français deviendrait sa lingua franca. Selon l’Institut Cervantes, la seule hausse du nombre de locuteurs espagnols provient de ce pays africain hispanophone.

Bien sûr, en Espagne, vous pouvez également étudier le français dans de nombreux instituts, mais cela ne dit rien de spécial sur l’avenir de la langue française. La différence est que les Africains qui apprennent l’espagnol ont une motivation beaucoup plus forte pour apprendre la langue.

Une voie d’immigration vers l’Europe ? « Dans de nombreuses régions d’Afrique, l’Espagne n’est qu’un pays européen parmi d’autres, et non le premier choix de ceux qui veulent émigrer », répond Serrano Avilés. Si nous étions sénégalais et que nous étudiions une langue dans l’espoir de vivre mieux, nous choisirions sûrement l’allemand en premier. Or, précise Juan Jaime, « les bénéfices que l’on obtient en apprenant l’espagnol peuvent être plus important dans le pays lui-même. Pensez au Cap-Vert, par exemple, où des entreprises espagnoles ont beaucoup investi dans l’hôtellerie. Un employé qui parle espagnol peut espérer obtenir un meilleur emploi ».

En réalité, la raison d’apprendre l’espagnol est plus culturelle qu’économique et plus populaire que scolaire. « Le boom de l’espagnol en Afrique a commencé avec la Coupe du monde en Afrique du Sud en 2010. En Europe, ils ne s’en rendent pas compte mais c’était la Coupe du monde pour toute l’Afrique. Et l’Espagne l’a gagnée et elle est restée dans le cœur des gens. Allez dans n’importe quelle ville d’Afrique et il y aura quelqu’un qui vous récitera le programme : Casillas, Puyol, Piqué … Depuis lors, les années Messi et Cristiano ont été très importantes. Il y a des maillots du Real Madrid et surtout du Barça  partout », explique Nestor Nongo Sala, un hispaniste congolais. « Avant cela, il y avait déjà d’autres attractions. Les feuilletons latino-américains sont regardés en Afrique depuis de nombreuses années. Et la pop hispanophone est arrivée ici comme partout ailleurs dans le monde ».

« En fait, Julio Iglesias était déjà très important pour la génération précédente. Les parents l’écoutent, et leurs enfants écoutent son fils, Enrique », explique Javier Serrano Avilés, qui ajoute aussi : « Ce n’est pas une langue que les Africains perçoivent comme coloniale. Ce n’est pas comme le français, le portugais ou l’anglais, qui étaient les langues des oppresseurs. Beaucoup de gens ne savent même pas que l’Espagne a autrefois dirigé la Guinée équatoriale ».

Voilà pour les bonnes nouvelles. La mauvaise est que l’intérêt pour l’espagnol est très limité dans les pays anglophones (qui sont plus riches que les pays francophones), où l’espagnol n’apparaît que dans les offres des collèges et universités internationales.

Plus urgent encore : l’inattention portée à l’immense communauté hispanophone d’Afrique de l’Ouest. « La clé est dans les enseignants », explique Carmen Pastor, directrice académique de l’Institut Cervantes, « les conditions dans lesquelles ils enseignent sont très précaires. Ils n’ont pas de formation continue ni de matériel pédagogique. Leur travail est très compliqué ».

Depuis la découverte en 2014 de ces nombreux étudiants d’espagnol en Afrique, l’Institut Cervantes s’est donné pour priorité de s’occuper de cette communauté de professeurs et d’étudiants hispanophones. Le symbole officiel de cet engagement sera l’ouverture d’une antenne de l’Institut Cervantes à Dakar, qui sera dirigée par Néstor Nongo Sala, qui est toujours à la recherche d’un bâtiment approprié dans la capitale du Sénégal. Jusqu’à présent, l’Espagne n’a jamais enseigné sa langue en Afrique, hormis par l’intermédiaire de ses missions diplomatiques, dans des groupes qui se réunissaient souvent dans les jardins de ses ambassades.

Au moment où l’Institut Cervantes s’apprête à ouvrir un siège en Afrique de l’Ouest, ses agents lancent depuis deux ans des « missions pédagogiques », définies par Carmen Pastor, pour les enseignants de la région. C’est un petit pas en avant, mais qui a de réelles conséquences.

« Il reste néanmoins beaucoup à faire. Au Cameroun, les 90 000 étudiants en allemand de l’Institut Goethe savent qu’ils ont une réelle chance de recevoir une bourse et d’être invités à passer quelques mois en Allemagne. En Espagne, nous en sommes loin », explique Juan Jaime de Casa Africa.

Pour ceux qui auraient des doutes sur les avantages d’avoir une communauté hispanophone en Afrique, Mme Pastor explique : « L’avantage, ce sont les portes qu’elle ouvre au commerce et le climat de confiance qu’une langue commune crée en matière politique. L’Afrique sera un continent très important à l’avenir et notre sécurité dépend de son développement ».

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