Général Abdoulaye Fall, ambassadeur du Sénégal en Chine

Dans la deuxième et dernière partie de l’interview qu’il a accordée au journal Le Quotidien à Beijing, le général Abdoulaye Fall fait le point sur les Sénégalais de la Chine, mais rend aussi hommage à la République qui, dit-il, lui a tout donné.

general-fallParlez-nous un peu de l’intégration des Sénégalais en Chine. Comment arrivent-ils à vivre sans difficultés dans cette communauté ?
Habituellement, je classe les Sénégalais qui sont en Chine dans cinq catégories : la communauté diplomatique, qui n’est pas nombreuse, qui a ses problèmes spécifiques naturellement, mais qui fait son travail sans aucune difficulté majeure parce que protégée par les Conventions de Vienne. Il y a ensuite «les internationaux», c’est-à-dire ceux qui vivent ici et qui appartiennent à des filiales internationales et qui, par le jeu des mutations, ont atterri en Chine. Nous en avons quelques-uns qui ont travaillé à Nokia, Schneider, Mercedes, etc. Eux également ont des problèmes spécifiques qui sont liés à leurs structures et à l’intégration de leurs structures en Chine. Mais généralement pour eux, ça se passe bien parce que c’est des gens réguliers, internationaux etc. La troisième catégorie, c’est les étudiants qu’on peut classifier dans deux sous-catégories : les officiels, envoyés par le gouvernement sénégalais sur la base d’une bourse attribuée par le Sénégal et par la Chine. Il y a aussi ceux qui sont venus d’eux-mêmes parce que les parents les ont envoyés ou qu’eux-mêmes ont économisé pour se payer les études ici etc. Alors, pour les étudiants réguliers, ils n’ont presque plus de problème. Ils en avaient quelques-uns, mais nous avons pris cela à bras-le-corps en liaison avec le service de gestion des étudiants à l’étranger de Paris et les départements concernés au Sénégal.
Aujourd’hui, leurs problèmes sont pour l’essentiel réglés. Il faut reconnaître que le Sénégal et la Chine aussi ont fait beaucoup d’efforts en améliorant les bourses. Mais c’est un peu plus compliqué pour ceux, soit envoyés par leurs parents ou venus par leurs propres moyens. Parce qu’évidemment les études coûtent chers. Mais s’ils travaillent bien, ils demandent leur régularisation et le ministre de l’Enseignement supérieur a consenti beaucoup d’efforts pour leur octroyer des bourses et aides. La quatrième catégorie, c’est ceux qui viennent ici pour travailler et ils sont essentiellement dans deux villes d’ailleurs : Yiwu et Guangzhou. Là aussi, on peut faire la part des choses. Certains, mais très peu, réussissent et sont même devenus capitaines d’industrie ici, en employant des Chinois. Si un Sénégalais arrive quand même à le faire, ça veut dire que cela se passe relativement bien pour eux, mais ils ne sont pas nombreux. La grande majorité, ce sont les Sénégalais qui sont dans les activités de commerce, notamment le shipping. Là également, c’est des fortunes diverses. Certains réussissent très bien, d’autres se démerdent tant bien que mal. Mais pour l’essentiel, c’est leurs activités. Maintenant se développent autour de cette présence sénégalaise des activités d’accompagnement. Il faut en effet qu’il y ait des gens pour faire la cuisine sénégalaise, les coiffeuses etc. La cinquième catégorie maintenant, ce sont les Sénégalais de passage, soit dans le cadre des échanges soit ceux qui viennent pour charger des containers pendant deux à trois semaines, parfois un mois à Guangzhou, avant de retourner au pays. Eux également, tant qu’ils sont réguliers, il n’y aura pas de problème. Maintenant, il reste le respect des lois et règlements de Chine. Et ça, c’est le langage que nous tenons à toutes ces catégories-là y compris les agents diplomatiques. C’est le dénominateur commun, il nous faut tous respecter les lois et règlements de la Chine… C’est donc dans les deux dernières catégories que nous rencontrons quelques difficultés.

Des difficultés de quelle nature par exemple ?
Les Sénégalais globalement se comportent bien, contrairement à une idée véhiculée au Sénégal à un moment. Ici, le principal problème, c’est la durée du séjour. Et pour l’essentiel, quand ils ont maille à partir avec la justice chinoise, le comportement des policiers les frustre. Parce que quand vous avez un visa, c’est pour 3 mois ou 6 et vous devez ressortir et revenir. Si vous ne le faites pas, vous êtes en «over stay». Cela veut dire que vous faites une prolongation irrégulière de votre séjour. Et donc, ils sont intransigeants là-dessus, parce que s’ils vous prennent, c’est la prison. Mais c’est juste le temps que vous justifiez de votre billet de rapatriement et que vous payiez l’amende. C’est essentiellement ces cas que nous avons ou des cas de justification de passeport. On reçoit des notes de la Chine continentale ou des régions administratives spéciales, c’est-à-dire Hong-Kong et d’autres pour nous demander si un tel est un Sénégalais ou pas, parce qu’il aurait fait ceci ou cela. Mais depuis quelques années, on ne connaît pas de cas inquiétant. Nous n’avons eu que deux cas, dont un sérieux et un autre qui l’était moins. Ce dernier est un commerçant qui vient régulièrement ici, mais qui a été une fois pris en train de commander un produit prohibé par les Chinois.

Ce n’était pas de la drogue ?   
Non ! Ce sont les papiers Rizzla (utilisés pour l’usage du tabac ou du chanvre indien : Ndlr), peut-être que c’est par inadvertance ou méconnaissance, mais il n’était pas emprisonné. Toutefois, on lui avait retiré ses papiers et il devait passer du temps ici. Heureusement que cela a été réglé depuis six mois maintenant et il est même revenu récemment pour continuer ses activités normales. Le seul cas sérieux de Sénégalais emprisonné, c’est quelqu’un qui avait été pris dans un réseau de trafiquants de drogue, parce qu’ici, ils sont intransigeants quand il s’agit de drogue. C’est généralement la peine de mort. Heureusement pour lui qu’on n’avait pas trouvé la drogue sur lui, mais l’autre étranger sur qui on a trouvé la drogue a été tué. Mais le Sénégalais lui a été jugé, il a pris la perpétuité d’abord, puis la peine a été ramenée à 20 ans par la suite. Comme dans le système judiciaire chinois, si vous vous comportez bien tous les ans, il y a un conseil qui évalue les progrès dans votre état de discipline et qui vous fait des remises de peine, il a bénéficié de ça. Il en est aujourd’hui à 17 ans et quelques, j’ai été le voir l’année dernière.
Dans le cadre de l’action diplomatique, nous avions introduit auprès des autorités consulaires une demande de transfèrement, en attendant que soient finalisées les démarches engagées en vue d’un accord en matières juridique et judiciaire. Nous venons d’ailleurs d’obtenir l’autorisation de transfèrement de ce seul prisonnier sénégalais en Chine. Nous sommes dans les procédures pour le rapatriement au Sénégal, mais au moins la notification officielle du transfèrement est obtenue. Ce qui fera qu’on n’aura plus aucun Sénégalais dans les prisons. Cependant, on peut entendre de temps en temps qu’il y a des Sénégalais en détention, mais comme je dis, ce sont les cas de séjour prolongé hors des limites autorisées. Des cas comme ça, on en a presque toutes les semaines, mais on arrive à les régler au fur et à mesure.

Vous avez évoqué le cas des «over stay» qui ont tout le temps maille à partir avec la justice chinoise. Comment parvenez-vous à régler leurs problèmes ?
Vous savez, la protection consulaire est l’une de nos missions. Nous sommes obligés de nous intéresser à tous les cas et chaque fois d’essayer de trouver des solutions. Heureu­se­ment que chaque fois nous avons pu trouver des solutions pour les «over­stay». Il nous est même arrivé d’aller au-delà de ce que nous devions faire au point de payer des amendes d’«overstay» pour ceux qui étaient démunis. Nous n’avons pas les ressources, mais par solidarité, on arrive à décanter des situations.

Combien de Sénégalais sé­journent en Chine ?
Je ne peux pas connaître le nom­bre exact de Sénégalais en Chine parce que malheureusement, ce n’est pas tout le monde qui a le réflexe de venir se signaler à l’ambassade dès qu’il foule du pied le sol chinois. Si c’est trop loin, parce qu’effectivement la Chine est très vaste – le gars qui est à Guangzhou ne peut pas venir à Pékin – mais il y a le téléphone, le mail pour au moins que nous sachions. Parce que nous, ce qui nous permet de dire qu’il y a tant de Sénégalais ici, c’est notre registre consulaire. Chaque Sénégalais qui vit ici doit faire l’objet d’une immatriculation consulaire et avoir sa carte consulaire. C’est ainsi que nous pourrons définir le nombre de Sénégalais. Mais grosso modo, les étudiants tournent autour de deux cent, la population qui travaille ici également tourne autour de ce même nombre. Pour ces catégories, nous savons à peu près le chiffre parce qu’il y a des associations qui les gèrent. Il y a l’Association des étudiants qui est très bien structurée et qui se réunit régulièrement. Pour les travailleurs aussi, il y a une association bien organisée et qui a son bureau à Guangzhou et une antenne à Yiwu. Un bureau qui nous sert d’intermédiaire pour véhiculer nos messages en direction des Sénégalais, les sensibiliser quant à l’immatriculation consulaire afin de recevoir leurs doléances, etc. Il y a ceux qui viennent en transit ici et c’est très difficile de les évaluer parce qu’ils ne se manifestent pas ici. Ils viennent faire leurs affaires et partent tout de suite après. En permanence, on peut estimer à près de 500 les Sénégalais qui vivent en Chine, compte non tenu de ceux qui sont de passage.

Vous êtes ambassadeur de­puis 2 ans et demi, après avoir passé plus de 45 ans sous les drapeaux. Comment parvenez-vous à vivre avec ce nouveau statut de diplomate ?
C’est vrai, j’ai commencé par les enfants de troupe pendant 7 ans avant de faire ma carrière dans l’Armée pendant 40 ans. Donc, c’est après 47 ans d’uniforme que je me retrouve dans cette ambiance civile. Mais ce que je peux vous faire remarquer, c’est que j’ai eu quand même la chance d’avoir fait une carrière qui m’a permis pendant plus d’une décennie d’être installé au sommet de la hiérarchie militaire. J’étais pendant les douze dernières années dans des situations qui m’ont mis très souvent au contact de l’international, des relations et des échanges. Donc, il y a eu dans cette période beaucoup d’activités qui n’ont pas beaucoup de différences avec celles de la vie diplomatique. Quand on est Chef d’Etat-major particulier du président de la République, on est appelé à effectuer des missions qui ne sont pas loin des missions d’un diplomate.
Quand on est commandant d’une force des Nations unies, on est très souvent dans des situations qui se rapprochent ou se confondent à celles de la vie diplomatique. Et quand on est Cemga également, on a de par le rayonnement dû à la fonction beaucoup d’activités qui s’apparentent à la diplomatie. C’est dire que, même si on change de tenue, je pense qu’on a beaucoup d’arguments qui sont des atouts dans la nouvelle vie. Quand on a été dans ces situations-là, donc confronté au plus haut niveau aux questions importantes aussi bien au plan national qu’international, ça aide. C’est vous dire que la transition n’a pas été difficile. En plus, on est aidé par le fait qu’il y a beaucoup moins de stress que quand on est dans le commandement. Il n’y a même pas de commune mesure entre le stress d’un général et celui d’un ambassadeur. En plus, quand on est ambassadeur en Chine où il y a une importante et intéressante activité diplomatique, c’est merveilleux, et surtout si comme moi, on a une bonne équipe, très dynamique et très performante. En quelque sorte, je peux dire que je suis un ancien militaire comblé, je suis un ambassadeur heureux.

Est-ce qu’il vous arrive de penser à votre vie après celle diplomatique ?
J’ai toujours considéré les positions dans lesquelles la République m’avait installé comme des missions que j’avais à remplir. Et dans chacune de ces missions, je me suis évertué à donner le maximum de moi-même pour arriver à bout. Ce que je souhaite d’abord, c’est de remplir convenablement ma mission d’ambassadeur et après, de voir venir. La République m’a pratiquement tout donné, jusqu’au sommet de ma hiérarchie, c’est mon devoir de redonner à la République ce qui me reste de force, de lucidité et de capacité pour contribuer au développement du pays. Maintenant, cela s’arrêtera quand le Bon Dieu et ceux qui décident sur terre en auront décidé et je me mettrai au service de l’après ambassadeur.

Comme être un homme politique par exemple ?
Pour l’instant, je m’évertue à remplir ma mission au mieux de mes capacités et pour le reste, je vous donne rendez-vous après. On verra…

(Suite et fin)

alyfall@lequotidien.sn (à Beijing)

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