La bamboula de la Première dame ne choque pas la République

Sans titre-1

Il y a quelques années, du temps du Président Abdou Diouf, un quotidien privé («Info 7», si mes souvenirs sont exacts) avait barré sa Une avec un titre qui ressemblait à ça : «Le Peuple a faim, la République danse.» Sous le titre, il y avait une photo montrant la Première dame de l’époque, Elisabeth Diouf, dansant avec le Premier ministre Habib Thiam. Par un subtil montage, le journal avait également montré des mendiants tendant leur sébile au coin d’une ruelle de Dakar. Cette Une avait suscité un tollé auprès du public et les responsables du journal s’étaient attirés les foudres des autorités.

Pourtant, «Info 7» n’avait fait que dénoncer tout haut ce que le Peuple sénégalais pensait tout bas, c’est-à-dire la montée de l’arrogance criarde d’un régime en déclin et dont les responsables ignoraient que leurs turpitudes écœuraient un Peuple silencieux, mais qui n’attendait que les élections pour les sanctionner. La suite sera connue de tous : le 19 mars 2000, ce qui restait du régime socialiste agonisant de Abdou Diouf fut laminé par une opposition dirigée par Me Abdoulaye Wade et ses alliés. Les tenants actuels du pouvoir (l’Apr et sa coalition) ont-ils retenu cette leçon ? On dirait que non. Pourtant, parmi eux se trouvent des barons de l’ancien régime socialiste.
Si je rappelle ce fait c’est que l’autre soir, j’ai suivi un publireportage (un reportage payé rubis sur ongle !) sur une chaîne de télévision privée, montrant le déjeuner de nouvel an offert, le 30 janvier dernier, par la Première dame du Sénégal, Marième Faye Sall, à des épouses de diplomates et des femmes sénégalaises de divers horizons. Ce n’était pas un simple déjeuner, d’ailleurs, car il y avait de la musique et des danses à gogo avec le «grand» Youssou Ndour (décidément dans toutes les sauces : musicien, conseiller du chef de l’Etat, patron de presse et prestataire de services car le publireportage a été diffusé sur sa télévision, la Tfm) et la chanteuse Fatou Guewel Diouf. Et tout cela s’est passé à l’intérieur du Palais présidentiel, siège de l‘Institution suprême du Sénégal.
Les Sénégalais ont-ils perdu leur capacité d’indignation ou sont-ils tellement blasés devant les «folies» de ceux qui les dirigent qu’ils en sont devenus amnésiques ? La soirée de la fin des années 1990 dont nous parlions plus haut, et qui avait valu au régime de Abdou Diouf une volée de bois vert, s’était déroulée dans un lieu «neutre», en dehors du Palais de la Répu­blique. Pour­tant, les mé­dias de l’époque en avaient fait leurs choux gras, dénonçant au passage l’étalage d’un luxe insolent alors que le Peuple souffrait dans sa chair en se privant et en se serrant la ceinture, miné par une politique d’ajustement structurel supporté par les plus pauvres.
Aujourd’hui, on a l’impression que la bamboula de la Première dame, au cœur du Palais de la République, ne choque personne ! Où sont donc les gardiens du temple de la bonne gouvernance et de la morale républicaine ? Ok, je vois venir les avocats du diable, défenseurs de toutes les causes : Mme Sall a bien le droit de s’amuser, de fêter le nouvel an à sa manière en compagnie de sa cour et d’inviter ses amies et connaissances à faire la fête autour d’une bonne bouffe agrémentée de belles notes de mbalakh. Soit, mais ne devrait-elle pas organiser tout cela dans un hôtel de la place ou dans sa maison de Mermoz au lieu de mobiliser tout le personnel du Palais, gendarmes compris, pour accompagner, servir et guider ses invités ? Car le Palais de la République, à ce que je sache, n’est pas une résidence privée. C’est juste pour elle, et pour son époux, le Président Macky Sall, une résidence… transitoire qu’ils vont quitter à la fin du mandat de ce dernier après de… bons et loyaux (?) services. Le Palais, c’est surtout l’un des symboles les plus sacrés de l’Etat sénégalais qu’il ne faudrait surtout pas banaliser en y organisant des soirées mondaines privées ou des meetings politiques comme en on voit, hélas, de plus en plus.
Et puis, au moment où une grande majorité de Sénégalais peine à manger à sa faim, à assurer les trois repas quotidiens, bref à joindre les deux bouts, comme on dit, il nous paraît franchement indécent d’étaler à la face du Peuple, par écrans de télévisions interposées, une ripaille et des distributions de cadeaux qui frisent l’arrogance et qui sont loin de la sobriété qu’on avait promis à nos compatriotes durant la campagne électorale de 2012. Et pour finir, j’aimerais bien savoir qui a financé cette bamboula… républicaine qui ne semble choquer personne, ni les médias, ni les sentinelles de la bonne gouvernance qui, du temps du régime de Abdoulaye Wade, s’indignaient et dénonçaient pour moins que ça. Si ce déjeuner a été organisé avec l’argent du contribuable, alors adieu la gestion sobre et vertueuse et bienvenue au pays où plus rien ne semble choquer personne…
Modou Mamoune FAYE
Journaliste

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