La victoire des euro-sceptiques en Italie, un scénario cauchemardesque pour Bruxelles

© Carlo Hermann / AFP | Luigi Di Maio, leader du Mouvement Cinq Étoiles, à la sortie d’un bureau de vote à Naples, le 4 mars 2018.

Selon les résultats partiels des élections parlementaires, dimanche 4 mars 2018, les deux partis que l’Union européenne redoute le plus, le Mouvement 5 Étoiles et la Ligue, sortent victorieux des urnes.

La persistance du chômage de masse, la colère suscitée par les scandales de corruption, le rejet des nombreux migrants qui arrivent sur les côtes du sud de l’Italie, ont alimenté le vote en faveur du Mouvement 5 Étoiles (M5S) et de la Ligue, deux forces politiques qui sortent largement victorieuses de la journée électorale du dimanche 4 mars, au détriment des partis traditionnels historiques.

Le Mouvement 5 Étoiles, qualifié d’anti-système, et à la tête duquel se trouve le jeune leader politique Luigi Di Maio, âgé de 31 ans, est arrivé en tête des votes. Il est crédité de 32 % des voix, sur les trois-quarts des bulletins dépouillés, et se positionne comme une force politique incontournable dans les négociations partisanes qui vont s’ouvrir à présent, aucun des partis n’ayant obtenu suffisamment de voix pour gouverner.

En conséquence, l’alliance formée entre la Ligue, d’extrême droite, et Forza Italia, la formation politique de Silvio Berlusconi (de droite-centre droit), doit revoir ses ambitions à la baisse, après avoir claironné durant la campagne qu’elle obtiendrait une majorité. La nuit a été particulièrement rude pour le Cavaliere, qui n’atteint qu’un petit 14 % des voix, tandis que la Ligue peut se prévaloir d’un score de 18 % encore jamais atteint par le parti d’extrême droite.

À eux deux, le M5S et la Ligue ont obtenu la moitié des suffrages exprimés, un résultat étonnant qui rend envisageable une alliance entre les deux formations politiques, une sorte de pacte anti-système. Il s’agirait là d’un scénario cauchemardesque pour l’Union européenne.

« Le vote du 4 mars débouche sur un résultat que l’Europe redoutait, et que l’Italie n’avait peut-être pas même anticipé à cette échelle », analyse l’éditorialiste Marcello Sorgi dans le quotidien La Stampa, lundi. « Défait partout ailleurs en Europe, le populisme triomphe ici », poursuit-il, « soit pour gouverner, soit pour bloquer le système ».

Les partis traditionnels ont pris une claque

Le vote de dimanche soulève pour l’instant beaucoup plus de questions qu’il n’en résout, et ouvre une voie semée d’embûches pour la formation d’un gouvernement. Ce qui est sûr, c’est que les deux scénarios qui avaient les faveurs de l’UE ont été recalés.

L’idée d’une grande coalition « à l’allemande » des partis du centre, qui repousserait dans l’opposition le Mouvement 5 Étoiles et l’extrême-droite n’est pas envisageable, au vu des résultats du Parti démocrate (PD) de l’ancien Premier ministre Matteo Renzi, et de Forza Italia. Le PD avait reçu le soutien des dirigeants européens, favorables à ses réformes économiques et à sa gestion de la crise migratoire. Or, dans un climat de défiance vis-à-vis de tout ce qui provient de Bruxelles, cet appui européen l’a visiblement desservi. Alors qu’il caracolait en tête du scrutin européen il y a quatre ans avec 40 % des votes, le PD doit se contenter d’un petit 19 % lors de ces élections parlementaires.

Le parti de centre-droit, Forza Italia, placé sous la figure tutélaire de Silvio Berlusconi, avait lui aussi reçu la bénédiction des partis conservateurs européens, malgré les nombreux scandales qui ont émaillé les mandats du Cavaliere et l’ont poussé à la porte en 2011. Cet éternel revenant de la scène politique italienne avait réussi à se forger une réputation de modéré, capable de maintenir la Ligue dans les marges. Mais le vote de dimanche a déjoué les pronostics, plaçant la Ligue comme la force dominante sur la droite de l’échiquier politique.

« L’Union européenne va passer une mauvaise soirée », ironise Marine Le Pen

L’hebdomadaire L’Espresso, qui defend des idées de centre-gauche, parle de Silvio Berlusconi – ce « vieil homme effectuant son dernier tour de piste » – et de Matteo Renzi comme des « deux perdants catastrophiques » de cette élection.

Devant l’ampleur de la défaite des partis pro-européens, les euro-sceptiques de tous les pays ont exulté de joie. Nigel Farage, trublion politique britannique porteur du Brexit, a envoyé ses félicitations aux « collègues » du Mouvement 5 Étoiles, avec lequel il a noué une alliance au Parlement européen. En France, la dirigeante du Front National, Marine Le Pen, proche de Matteo Salvini, le leader de la Ligue, ironise : « L’Union européenne va passer une mauvaise soirée ».

Une alliance Ligue – 5 Étoiles est-elle possible ?

Dans les jours qui viennent, les dirigeants européens vont s’inquiéter de la possibilité d’un rapprochement entre la Ligue et le M5S. Le premier est férocement euro-sceptique et veut sortir de la monnaie unique. Le second a longtemps défendu des thèses similaires, mais a renoncé aujourd’hui à quitter la zone euro.

Selon les premiers résultats, une alliance de ce type pourrait réunir 355 sièges sur les 630 que compte la Chambres des députés, et tabler sur 168 sièges au Sénat, qui en compte au total 315 – soit une majorité confortable dans les deux chambres du Parlement.

Mais un tel rapprochement risque d’être difficilement défendable au sein du Mouvement 5 Étoiles, qui a fait du refus de toute compromission dans des coalitions politiques, son ADN depuis sa création, il y a neuf ans, par l’humoriste devenu homme politique, Beppe Grillo. À la base du parti, beaucoup d’électeurs sont issus de la gauche et seraient ulcérés à l’idée de s’unir avec la Ligue, une formation qui s’inscrit de plus en plus à l’extrême droite.

Une chose est sûre : le Mouvement 5 Étoiles a pris trop de poids électoral pour être ignoré dans les négociations à venir. Dimanche soir, alors que les premiers résultats tombaient, la formation politique a affirmé qu’elle serait le « pilier » de la prochaine législature. « Tout le monde devra venir nous voir et nous parler », a déclaré Alessandro Di Battista, figure du M5S, une manière d’affirmer que la force politique n’aurait besoin de tendre la main à quiconque.

De son côté, Matteo Salvini, leader de la Ligue, rappelant qu’il était « attaché à l’accord » passé avec le parti de Silvio Berlusconi, a lui aussi estimé lundi matin que la coalition de droite avait le « droit et le devoir de gouverner ». La possibilité d’une alliance du Mouvement 5 Étoiles et de la Ligue, redoutable formule pour l’Union européenne, tournera peut-être à l’aigre.

Texte par Benjamin DODMAN

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