Les artistes sénégalaises élèvent leur voix pour lutter contre la migration irrégulière

« Partir pour réussir, pour honorer nos mamans … .Tout ceci n’est que la faute de nos mamans »

Marie Mané lance ce refrain, repris en chœur par quarante femmes réunies au pied du Monument de la Renaissance à Dakar. Ce refrain est plus qu’un simple chant pour ces mères, filles, ou sœurs. C’est un hymne, c’est leur hymne contre la migration irrégulière.

Marie Mané est l’une des plus âgées du groupe. Maman de deux enfants et veuve, elle est originaire de la Casamance, au Sud du Sénégal. Elle a rejoint une troupe de danse en arrivant à Dakar il y a des années.

En chantant ce refrain, Marie sait de quoi elle parle. Après la mort de son père, son neveu a reçu une petite partie de l’héritage pour partir à l’aventure avec la complicité de sa maman, qui lui demanda de garder le secret.

« Tu vois que le fils de l’autre est parti et qu’il envoie tous les mois de l’argent à sa maman et tu te dis je dois aider mon fils à partir, comme ça, moi aussi je recevrai de l’argent chaque fin de mois, » confie Marie. « Mais…à chacun son destin. Tu ne sais pas ce que l’autre fait pour envoyer de l’argent. Il faut parler à nos enfants, leur dire qu’ils peuvent réussir ici, et surtout qu’ils doivent tout faire pour rester dignes, » continue Marie. Une fois arrivé en Mauritanie, poussé par son instinct, son neveu rebroussa chemin et préféra se construire une vie au pays.

Près de 30 ans séparent certaines d’entre elles. Issues de la troupe de danse traditionnelle des grandes dames léboues* de Dakar, du collectif « Slam au féminin » et de la compagnie de danse Fatou Cissé, ces femmes ont un objectif : sensibiliser les jeunes aux risques de la migration irrégulière grâce à ce qu’elles savent faire de mieux, écrire, chanter, danser. Le fruit de ce labeur sera mis en scène lors d’une parade itinérante qui déambulera dans les rues de la capitale sénégalaise à l’occasion de la Journée internationale de la femme.

« Je suis artiste. Ce que je peux apporter avec l’art, c’est la sensibilisation. Je porte la voix des sans-voix. Je suis la femme, la mère, la sœur, qui peut aider mes frères, mes sœurs, mes enfants à survivre, à ne pas se sacrifier pour ‘réussir’, » confie Aby Diagne, membre de la troupe traditionnelle des grandes dames léboues qu’elle a rejoint pour encourager les femmes à imposer leur voix dans une société où leur parole a parfois moins de valeur que celle des hommes.

« J’ai perdu un frère, un ami. Il a été encouragé par sa mère à partir. Il a finalement pris la route et aujourd’hui, nous n’avons plus de nouvelles. Il est peut-être décédé en mer. J’ai l’impression de les soutenir un peu en sensibilisant les jeunes, en leur expliquant que tout ceci est notre faute. On voulait le meilleur pour lui mais finalement il a eu le pire » témoigne Sister Selbé, membre du collectif dakarois « Slam au féminin ».

Au Sénégal, les mères sont souvent derrière le voyage de leurs enfants et financent même souvent une partie ou l’intégralité du voyage. Si Selbé reconnait une responsabilité des femmes dans le départ des jeunes, elle se reconnait aussi celle de combattre l’idée ancrée dans la population que la migration est l’ultime moyen de survie. Seule, elle n’y arrivera pas. Il lui faut s’unir à celles qui ont perdu des fils, des pères, des frères, ou celles qui ont la conscience que partir n’est pas une fatalité. « Aucun combat ne pourra se mener sans elles, » souligne-t-elle.

« Les femmes sont impliquées dans tout ce qui touche ce pays : le social, l’éducation, la politique. C’est à nous de prendre nos responsabilités parce que nous sommes le centre du monde. C’est à nous de dire STOP, ça suffit, ça ne doit plus continuer » dit Selbé.

C’est dans ce contexte que lorsque l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) leur a proposé de célébrer la Journée internationale des femmes, ces femmes ont immédiatement accepté. Après une semaine d’ateliers préparatoires réunissant des grands-mères, mères et jeunes femmes, l’élaboration des messages communs sous forme de poèmes, de chants et de chorégraphies était un défi était de taille à relever. Mais huit jours plus tard, cette cohabitation des idées a donné naissance au spectacle.

« On a eu à faire une fusion entre slammeuses et mamans. Ce n’est pas évident d’élaborer des messages car on ne vient pas du même secteur. Nous n’avons pas le même style ni le même vécu à partager. Mais nous avons su apprendre de chacune d’entre nous, s’écouter, s’entraider et s’épauler,» dit Selbé.

Dans une société où la mort de celui qui est parti est taboue, l’art vient enrober de sa pudeur des messages parfois très durs.

Réunion de la troupe de danse traditionnelle des grandes dames léboues de Dakar. OIM/Aïssatou Sy

« Cette association de femmes léboues est un héritage de nos grand-mères. Des générations sont passées par là. Cette association nous permet de faire perdurer et partager les traditions de nos ancêtres. Et cette association nous permet surtout de nous faire comprendre et de nous faire entendre. »

La parade itinérante représente pour toutes ces femmes une occasion de se réaffirmer et de renouveler leur engagement envers la protection de leur communauté et de porter leur ultime message aux jeunes : Suffis-toi de ce que Dieu t’a donné. Sois patient, tôt ou tard tu auras ce que tu mérites.

Cette activité mise en œuvre par l’OIM a été rendue possible grâce au financement du Gouvernement italien à travers le projet Aware Migrants.

Depuis 2017, l’OIM en partenariat avec les Etats africains a pu assister au retour volontaire plus de 55 000 Ouest africains qui étaient bloqués le long des routes migratoires.

Ecrit par Aissatou Sy (OIM Bureau Régional Afrique de l’Ouest et du Centre) et édité par le Bureau Régional d’Afrique de l’Ouest et du Centre

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