Les immigrés d’hier ne sont pas les migrants d’aujourd’hui

FIGAROVOX/TRIBUNE – Pour Christian Combaz, les commentateurs font l’impasse sur certaines caractéristiques de la vague de réfugiés qui déferle sur l’Europe, et que ne présentaient pas les précédentes.


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Christian Combaz est écrivain et essayiste, auteur des Gens de Campagnol (Flammarion). Son prochain livre, Les Ames douces , paraît ces jours-ci aux éditions Télémaque. Lire également ses chroniques sur son blog.


Les foules de réfugiés qui se pressent aux frontières et dans les gares de l’Europe offrent une occasion de plus d’observer un phénomène curieux et insistant qui affecte le commentateur français: ce véritable daltonisme culturel qui l’oblige à ne voir (ou du moins à ne faire) aucune différence entre les immigrants qui ont fait la France (nous dit-on) depuis un siècle, et ceux qui arrivent en ce moment, et dont on ne sait pas encore s’ils seront, capables de les imiter. Pourquoi? diront, le sourcil dressé, les gardiens de l’orthodoxie de la pensée en ce domaine, vous voyez donc une différence entre les uns et les autres? Il est simplement étonnant que personne ne cherche à savoir si elle existe. Tous les matins les éditorialistes nous resservent le même rappel historique à propos des apports successifs dont notre pays s’est nourri. Et il est vrai que certains d’entre nous se souviennent des Russkofs, des Arméniens, des Ritals, pour reprendre la terminologie des livres de Cavanna, sans compter les innombrables chanteurs qui sont entrés dans notre patrimoine (Yves Montand, Adamo, Frédéric François, Linda de Suza, Dalida, etc). Dans le Nord on se rappelle que les ouvriers polonais ont nourri le catholicisme français de leur pratique assidue à la messe devant les corons. Dans l’Est c’étaient les Tchèques et les Hongrois dont l’accent charriait des cailloux et qui ont survécu tant bien que mal après l’arrivée des chars russes dans leur pays en choisissant le nôtre. Tout s’est très bien passé et leurs enfants sont souvent devenus ingénieurs mais grâce à quoi?

Voyons, la réponse est tellement évidente qu’elle en est devenue obligatoire. Consultons notre manuel, j’entends Manuel, notre premier ministre: les valeurs républicaines bien entendu. Voilà la réponse. Outre la prospérité économique, ce sont les valeurs républicaines et elles seules qui permettent de souder un peuple. L’idée qu’un imaginaire commun d’une autre nature, par exemple d’origine religieuse, avec ses coutumes de Noël, ses dévotions, ses superstitions, ses processions, sa littérature galante, ses musiciens qui travaillent sur la même gamme, ses dynasties communes (l’une des reines de Hongrie était une Anjou par exemple) ses habitudes alimentaires, ses fougaces au jambon sa charcuterie et ses vins, ses animaux domestiques, puisse avoir joué un rôle de premier catalyseur dans le creuset européen est négligée au bénéfice d’une autre théorie acrobatique selon laquelle ce qui a réuni toutes ces populations sous la même houlette, c’est la Révolution, Hugo, l’humanisme laïque de Zola et d’Albert Camus, et non les médailles de la Vierge, les cantates de Bach et les statues du Bernin.

Quand on entend Charles Aznavour, lui-même, issu d’une diaspora culturellement et religieusement très connotée, dont le martyre n’a pas été, que l’on sache, sans rapport avec le catholicisme, nous dire que tout le monde est désormais miscible, on voit bien, en tout cas, que tout n’est pas dicible.

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