Mais où est donc passée la croissance économique au Sénégal ? Par Ibrahima Wade, Bruxelles

Depuis un certain moment, le gouvernement du Sénégal tente de nous démontrer ses performances économiques à travers le taux de croissance. Oui, nous pouvons concéder au ministre des finances le chiffre de 6% qu’il avance pour 2016, car même des institutions comme le FMI semblent être d’accord avec lui. « Les prévisions économiques restent favorables avec un taux de croissance d’environ 5% en 2015 et de 6% en 2016 », dixit Ali Mansoor, chef de mission au FMI.

Essayons quand même de voir ce qui se cache derrière ces chiffres et comprendre si ça se traduit automatiquement dans la poche du gorgorlou ou dans le panier de la ménagère. Pour cela, et sous le contrôle des économistes sénégalais, essayons une explication toute simple pour le compte du Sénégalais lamda.

La croissance économique désigne la variation positive de la production de biens et de services dans une économie sur une période donnée, généralement une période de référence d’une année. Si nous comparons l’ensemble des richesses produites au Sénégal entre 2015 et 2016, il doit y avoir une augmentation de 6%. Ainsi on peut dire que le Sénégal a fait un bénéfice et donc il est devenu plus riche.

Dans la pratique, l’indicateur le plus utilisé pour mesurer la croissance est le produit intérieur brut ou PIB. Il mesure le niveau de production d’un pays et définit la valeur totale de la production interne de biens et services dans un pays donné au cours d’une année donnée par les agents résidents (ménages, entreprises et pouvoirs publics) à l’intérieur du territoire national.

A ne pas confondre avec le Produit national brut (PNB) qui lui mesure la production sur une période donnée, en général annuelle, de biens et services marchands créés par une nation, que cette production se déroule sur le sol national ou à l’étranger. Le PNB est l’addition du PIB et du capital en provenance de l’étranger (aide au développement, apports de la diaspora, investissements étrangers). La croissance se divise en deux catégories :

  • La croissance extensive : augmentation des quantités de facteurs de production (culture de nouvelles terres, ouverture de nouvelles usines, créations de nouvelles entreprises). La croissance extensive diminue le chômage.
  • La croissance intensive : augmentation des gains des propriétaires des facteurs de production sans création (ou peu) d’emplois supplémentaires. Ceux qui possèdent le capital s’enrichissent mais le chômage augmente.

Il faut rattacher la croissance économique à la croissance démographique qui détermine la variation du nombre de la population sur une année, ce qui correspond au Sénégal à 3,1% (chiffres 2015). Ce qui signifie que le taux de croissance économique de 2016 est à partager avec plus de Sénégalais et surtout avec une augmentation du chômage.

Une croissance du PIB n’implique pas nécessairement une élévation du niveau de vie. En effet, si la croissance démographique est plus rapide que la croissance du PIB, le PIB par habitant diminue.

La croissance peut entraîner le développement pour une nation, à la condition d’une augmentation soutenue et durable pendant une période suffisamment longue. Elle n’est qu’une des composantes du développement, une notion plus qu’abstraite et qualitative. Il peut donc y avoir croissance sans développement et inversement du développement sans croissance.

Le taux de pauvreté au Sénégal, qui atteint 46,7 % selon les dernières estimations, reste élevé et le taux de croissance du PIB de 6% est bien en deçà du niveau nécessaire pour faire reculer la pauvreté.

Au Sénégal la croissance économique est portée pour une grande partie par des investissements publics exécutés par des entreprises étrangères (françaises, chinoises, turques, marocaines). Une autre part importante de cette croissance économique dépend des activités d’entreprises privées généralement françaises (Bolloré, Eiffage, Orange, etc.). Ces entreprises peuvent rapatrier 100% de leurs bénéfices nets et rapatrient ainsi une part importante de la croissance économique.

Au final, de ces 6% de croissance économique, une partie infime atterrit dans la poche du gorgorlou ou dans le panier de la ménagère.

« La croissance n’a été capable ni de réduire la pauvreté, ni de renforcer la cohésion sociale. Un même taux de croissance peut signifier un accroissement ou une réduction des inégalités. Et une croissance illimitée dans un monde fini est une illusion » disait un économiste.

La croissance économique du Sénégal a migré vers des pays qui nous refusent l’entrée sur leur territoire, nous discriminent, ou nous expulsent.

Il faut du patriotisme économique, sans nous replier sur nous-mêmes. Il faut créer un secteur privé sénégalais capable de porter cette croissance à même d’assurer la redistribution des richesses et la création d’emplois pour notre jeunesse.

Ibrahima Wade

 

Share on Facebook
Facebook
0Tweet about this on Twitter
Twitter
Share on LinkedIn
Linkedin
Cliquer juste pour partager ...