Politique migratoire en France : Dans les centres de rétention, « c’est la merde ! »

Alors que la pandémie rend difficiles les expulsions, la situation des centres de rétention administrative empire. Comme dans celui du Mesnil-Amelot, où des retenus ont mis le feu pour dénoncer les mauvais traitements. Reportage.
À 2 kilomètres de l’aéroport Paris-Charles-de-Gaulle se dresse une vaste enceinte aux murs blancs. Gardée par d’épais barbelés et des policiers armés, elle se divise en quartiers pour hommes, femmes et familles. À l’intérieur, des cellules d’isolement, des chambres pour une ou deux personnes et, au milieu de la cour de promenade, des jeux pour enfants. En France, la différence entre la détention et la rétention se joue à une lettre près. Dans les prisons, les détenus sont enfermés sur décision de justice. Alors que dans les centres de rétention administrative (CRA), les retenus sont des étrangers qui n’ont pas présenté de papiers en règle aux autorités et sont envoyés là sur décision administrative.
C’est l’un de ces lieux qu’a choisi de visiter la sénatrice EELV Esther Benbassa, mardi 16 février. Au CRA du Mesnil-Amelot (Seine-et-Marne), où sont enfermées en ce moment une cinquantaine de personnes, la parlementaire entend faire un point sur la situation, rendue encore plus difficile depuis que la pandémie et les fermetures de frontières compliquent les expulsions.

Condamnés à de la prison ferme pour avoir refusé un test PCR
« On est retenus ici mais ça ne sert à rien ! Ça fait un an qu’il n’y a plus de vol d’avion », s’exclame un Algérien. Retenu au CRA pour la deuxième fois, cet homme n’a pas connu le goût de la liberté depuis plus d’un an. « J’ai fait trois mois de CRA (la durée légale maximum – NDLR), puis j’ai refusé de me rendre au consulat d’Algérie pour organiser mon départ. J’ai été condamné à un an de prison avant d’être à nouveau enfermé ici, il y a deux semaines », récapitule-t-il. Pour se rendre dans la plupart des autres pays, un test PCR est exigé avant le départ. Pour éviter l’expulsion, certains retenus refusent le prélèvement. Un geste qui les expose à « des conséquences judiciaires », comme le rappelle le directeur interdépartemental de la police aux frontières du CRA, François Mercier. Ces dernières semaines, plusieurs personnes ayant refusé les tests PCR dans plusieurs CRA en France ont été condamnées, parfois à des peines de prison ferme, pour « obstruction à leur mesure d’éloignement ». « Alors qu’elles ont en principe le droit de refuser d’être testées, comme toute personne a le droit de refuser un acte médical, a fortiori invasif  », plaide l’Observatoire de l’enfermement des étrangers, rappelant le principe fondamental d’inviolabilité du corps humain. C’est dans ce contexte que la tension est montée dans les centres de rétention, ces derniers mois. Au point que, le 20 janvier, un incendie s’est déclenché au Mesnil-Amelot. « Des retenus revenaient du tribunal de Meaux où ils venaient d’être condamnés. Ils ont déclenché l’incendie », raconte François Mercier.

Des cas avérés d’enfermements illégaux
Pour les associations, « la situation est très tendue », témoigne spontanément Julia Labrosse, de l’association la Cimade, à Esther Benbassa et à son escorte de journalistes. « Les préfectures sont de plus en plus dures et les gens ne comprennent pas pourquoi ils sont enfermés. Le ton monte tous les jours et des retenus dénoncent des violences policières. » L’intervenante juridique rapporte des cas d’enfermements illégaux. Deux jeunes de moins de 18 ans se trouveraient au Mesnil-Amelot, contrairement au droit. « Et ce ne sont pas des cas où la justice a tranché qu’ils étaient majeurs », précise Julia Labrosse. Au contraire : selon la Cimade, l’un d’entre eux aurait présenté un acte de naissance et des examens médicaux confirmant son âge. Autre irrégularité, deux femmes demandeuses d’asile sont enfermées depuis près d’un mois, alors qu’elles attendent une audience devant la Cour nationale du droit d’asile. « On a beau chercher, on ne comprend pas sur quelles bases juridiques ils s’appuient pour refuser de les libérer », regrette l’intervenante.
Les préfectures seraient particulièrement dures ces derniers temps avec les étrangers en situation irrégulière. Également chargée de l’accompagnement juridique des exilés du Mesnil-Amelot, Morgane Macé tend un courrier estampillé « préfecture des Yvelines ». Son destinataire, un Afghan, vient de voir son obligation de quitter le territoire français annulée par le tribunal administratif. Mais pour pouvoir sortir du CRA, la lettre exige qu’il justifie, en moins de trois heures, de sa nécessité de rester en France.
Dans la cour, le bruit des décollages d’avions en partance de Roissy rappelle à intervalle régulier aux retenus l’angoisse du départ forcé. Franck, un Béninois fraîchement arrivé, ne sait pas s’il va être expulsé. Depuis dimanche, il vit son deuxième séjour en CRA en un an, alors qu’il réside en France depuis 2000, paie le loyer de son appartement à Sarcelles et travaille pour une société de ménage. « À cause du Covid, je n’ai pas pu avoir mon CDI et donc renouveler mon titre de séjour », explique-t-il. Arrêté sans avoir pu prendre ses affaires, l’homme grelotte dans la cour. «  Ici c’est la merde ! répète-t-il. Le premier soir, j’ai passé la nuit à l’isolement. Ce qu’on nous donne à manger est très mauvais, les toilettes et les douches sont sales. Les distances ne sont pas respectées, on mange ensemble à une table de vingt et les précautions sanitaires ne sont pas prises. » Privé de sa famille, le quadragénaire se montre très inquiet de ce qui va lui arriver : «  Je ne dors que grâce aux cachets que me donne le médecin. Avant, je n’en prenais pas. »
À ses côtés, un homme se rapproche du grillage. Malgré son masque, le visage d’Abdourahmane laisse apparaître marques d’anxiété et cicatrices éparses. En France depuis 2017, ce Guinéen a fui son pays, où il a été torturé et laissé pour mort. Il a été arrêté alors qu’il se trouvait dans la rue, dans le quartier de la Défense à Paris. «  Je ne suis pas un criminel et je me retrouve enfermé  », déplore-t-il. Sur le point de se marier avec sa compagne française, atteint de sérieux problèmes de santé comme une maladie des poumons et un stress post-traumatique, Abdourahmane espère que sa situation lui permettra de recouvrer sa liberté. La Commission consultative des droits de l’homme, la contrôleuse générale des lieux de privation de liberté et la Défenseuse des droits recommandent, elles, de fermer les centres de rétention le temps de la pandémie.

L’Humanité du Jeudi 18 Février 2021
Paul Ricaud

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