Portrait : Vie et mort d’ABC

L’annonce en début de soirée ce samedi du rappel à Dieu d’Alioune Badara Cissé,  (ABC) pour les plus communs, a créé un onde de choc dans le monde politique sénégalais. Une nouvelle aussi surprenante qu’inattendue. Pendant plusieurs jours, l’homme a lutté contre un méchant Covid. «Très courageusement », dit un médecin de l’hôpital Principal. C’est en effet dans ce lieu qu’il a été interné et ces derniers jours, même son pronostic vital n’était plus engagé. Mais les choses se sont compliquées dans l’après midi du samedi. La suite est connue…

La vie d’ABC a été un long fleuve parfois tranquille, parfois marqué par les épreuves de la vie. Comme celle du décès de son fils, jeune espoir promis à un bel avenir au sein des Marines de l’armée américaine. Abdoulaye, il s’appelait a été poignardé par un inconnu quelque part dans une rue de Minneapolis, le jour même de son anniversaire, à 27 ans, quelques heures après avoir chanté au téléphone, « happy birthday ». C’est son papa qui le raconta plus tard. Nous sommes alors le 16 octobre 2019. Cette disparition brusque avait marqué le père qui n’a cessé de réclamer justice pour son fils. 

Né le 16 février 1958 dans une ville de Saint-Louis alors sous le joug colonial et capitale de l’AOF, c’est sous le soleil des Indépendances qu’il devient un marmot de son époque et fréquente les bancs de l’école primaire dans la vieille cité avant de descendre dans la capitale, Dakar pour terminer ses études secondaires au lycée Seydou Nourou Tall. À vingt ans, il obtient le baccalauréat de la série A4 avec mention bien. Quelques mois auparavant (1977), alors qu’il était en classe de première, il avait été sacré au Concours général avec le premier prix en anglais. Passionné de langue, il obtient un DEUG en langue étrangère à l’université Cheikh Anta Diop avant de monter en France à l’Université de Saint Etienne pour une licence. Nous sommes en 1981 quand il séjourne en Ecosse, principalement au Beath High School où il enseigne dans trois langues : anglais, français, espagnol. 

Du portrait fait de lui par wikipedia, ABC a enregistré diplôme sur diplôme jusqu’a devenir avocat à la Cour en 1992 à l’âge de 34 ans. Pendant dix ans passés principalement en Europe, il fréquente la ville rose en France, Toulouse et ses différentes universités. Licence de droit à l’Université Sciences sociales, maîtrise en langues étranges à Mirail, puis un diplômes à l’institut d’études politiques de la même ville. Malgré bien d’autres diplômes dans d’autres domaines, ABC était un « englishman». Son amour pour la langue Sheakspeare l’a conduit aux États-Unis pour plusieurs séjours linguistiques au point qu’en 1999, il obtient son doctorat.

Dans l’entourage de Macky Sall, son lourd passé académique ne passait pas inaperçu. Pendant de longues années, il a été le maître à penser de l’actuel Président de la République. «Alioune Badara Cissé a été l’un des tout premiers à voir en Macky Sall, un potentiel président de la République ». Alors qu’il était directeur de cabinet de Sall, alors premier ministre en 2004, il était aux côtés d’autres conseillers de l’actuel chef de l’État, le grand stratège du Pm Sall, au milieu de l’affaire Idrissa Seck dont il fut pendant longtemps un ennemi intime. «Avec Diène Farba Sarr, Mahammed Dionne, Alioune Fall, Abou Abel Thiam, c’était le premier cercle de Macky Sall. ABC était alors très influent à ses côtés ». Il a fait partie de l’équipe victorieuse de la campagne de 2007 pour Wade, puis a été dans la stratégie gagnante pour les élections législatives qui ont suivi, marqué par un boycott de l’opposition d’alors. Quand Macky Sall devient président de l’assemblée nationale, Alioune Badara Cissé est secrétaire général du gouvernement. Quelques mois seulement après l’arrivée de Sall, la guerre avec Karim Wade commence. ABC sera limogé de son poste pour délit d’amitié. En grand stratège, il commence à travailler sur une rupture imminente entre Sall et Wade. Macky Sall lui voue une confiance aveugle : « À cette époque, Macky Sall disait à beaucoup de gens de son entourage qu’il ne peut rien faire sans ABC », dit un témoin de l’époque. « À chaque fois qu’on lui demandait des choses sur le plan politique, il demandait souvent à consulter ABC ». C’est ainsi qu’à l’été 2008 quand Macky Sall démissionne de son poste à l’assemblée nationale, ABC est le maître de cérémonie pour lancer l’APR qui portera Macky Sall moins de quatre ans après au pouvoir.

Devenu ministre des affaires étrangères en 2012, il ne resta que sept mois au pouvoir. Si les conditions de son départ n’ont jamais été évoquées publiquement, cela reste du secret d’État. La séparation entre les deux amis avait créé un grand fossé. À ses proches, ABC dira à l’époque que « c’est simplement le Premier ministre qui lui avait annoncé son départ par un simple coup de fil alors qu’il était en pèlerinage à la Mecque ». En bon ami, il aurait voulu se séparer autrement de celui dont il a «toujours cru en son étoile ». Les deux hommes auront un coup de froid de longs mois au point qu’ABC, avec les moyens du bord se présentera contre la liste majoritaire à Saint-Louis aux locales de 2014. Une campagne sans succès.

Revenu aux affaires à la suite de la médiation d’amis communs auprès du Président, il devient médiateur de la République en août 2015. Du reste son mandat était épuisé depuis le début de mois, mais ayant appris sa maladie, le Président Sall n’a pas souhaité prendre un décret contre son ancien stratège. «Les relations étaient tendues au début de la prise du pouvoir, mais la sagesse a fini par l’emporter et les deux hommes s’étaient retrouvés à la fin ». Sa dernière sortie publique date des émeutes de mars. À réécouter ses paroles, il y avait une sorte de mélancolie, mais également une sorte d’au-revoir.

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