Samba Félix Ndiaye, le “père du documentaire africain”, à l’honneur à Paris au festival Seytou Africa

Le cinéaste est célébré jusqu’au 9 juin, dix ans après sa mort. L’occasion de replonger dans son cinéma inspiré du néoréalisme, qui dénonçait les logiques colonialistes dans l’Afrique contemporaine sans être donneur de leçons. Un regard porté à l’international et qui n’a pas vieilli.

il n’aimait pas l’épithète louangeuse de « père du documentaire africain » qui lui a longtemps été accolée. Pourtant, Samba Félix Ndiaye s’est employé avec obstination jusqu’à son décès, en 2009, à 64 ans, à être la figure tutélaire que beaucoup continuent de voir en lui. Soucieux d’une relève cinématographique, le documentariste sénégalais a plaidé pour la création d’une grande école en Afrique. Parce que « l’ouverture au monde est nécessaire, mais l’ancrage chez soi est plus important », rappelait celui qui avait passé trois décennies en France, tout en filmant son continent d’origine avec une sensibilité remarquable.

Montrer la vie réelle des gens ordinaires en évitant tout bavardage inutile ou toute démonstration savante. Telle était l’esthétique de Samba Félix Ndiaye, dont le festival de documentaires Seytou Africa commémore jusqu’au 9 juin, à Paris, le dixième anniversaire de la disparition. Certes, son rêve d’une école cinématographique n’est toujours pas réalisé. Mais toutes celles et tous ceux qui ont approché l’œuvre de Ndiaye, constituée de vingt-cinq films tournés avec un soin maîtrisé de l’image, en vantent la force du propos et la pertinence de la démarche. C’est par exemple le cas d’Olivier Barlet, critique et historien des cinémas d’Afrique, qui évoque « une écriture engagée ».

Séquelles du colonialisme

« Il a ouvert le chemin du documentaire en Afrique », insiste le réalisateur et producteur camerounais Jean-Marie Teno. Auteur de nombreux documentaires dont Une feuille dans le vent (2013), Teno consacre son œuvre à explorer les séquelles du colonialisme dans les destinées individuelles et collectives des Africains. Exactement comme l’avait fait Samba Félix Ndiaye dès son premier film, Perantal (1974), qui illustrait la vie quotidienne des femmes et dénonçait la promotion sur le continent du lait industriel par les grandes firmes agro-alimentaires internationales comme substitut à l’allaitement maternel. De même, évoque-t-il dès la fin des années 1970, dans Geti Tey, la menace que font peser les bateaux-usines venus de l’étranger sur la pêche artisanale au Sénégal.

Rwanda, pour mémoire, de Samba Félix Ndiaye.

Passionné par le néoréalisme italien (RosselliniVisconti…), le cinéaste avait donc très vite opté pour le documentaire, afin de montrer cette vie réelle, directement inspirée des cultures africaines. Ceci, à une époque où tous ses pairs préféraient de loin la fiction. « Samba Félix Ndiaye a déconstruit la prétendue objectivité du documentaire en s’appropriant un genre longtemps associé aux films de propagande coloniale et aux films ethnographiques comme ceux de Jean Rouch. C’était un pourfendeur du regard colonialiste qui pèse encore sur ce continent », souligne Clémentine Dramani-Issifou, chercheuse et membre du comité de sélection de la Semaine de la critique du Festival de Cannes. Pour autant, « son cinéma n’était pas donneur de leçons et n’avait pas la prétention de parler à tout le monde. Il reconnaissait d’ailleurs qu’il ne filmait que les gens qu’il aimait. Le documentaire s’est révélé pour lui comme un véritable outil pour livrer sa vision du monde et sa réflexion sur l’Afrique contemporaine et son devenir », tempère le réalisateur franco-congolais David-Pierre Fila.

En désaccord avec le concept de négritude

Mais alors, si les films de Samba Félix Ndiaye n’étaient ni donneurs de leçons ni polémiques, que dire de Lettre à Senghor (1998), un film adressé à Léopold Sédar Senghor, qu’il a combattu politiquement ? Il était en désaccord avec le concept de négritude promu par l’ancien académicien français et ex-président du Sénégal disparu en 2001. Que dire encore de Ngor, l’esprit des lieux (1994) sur la gentrification et l’impact du néolibéralisme dans les métropoles africaines ? Que dire enfin de Rwanda, pour mémoire (2003), un brûlot à peine dissimulé ? Indéniablement, ces documentaires demeurent une vraie rencontre de cinéma pour les spectateurs qui ont pu les découvrir. Samba Félix Ndiaye est l’un des très rares de sa génération à avoir été diffusé sur les chaînes de télévision internationales.

Lettre à Senghor, de Samba Félix Ndiaye.

La reconnaissance de son talent et de son inventivité en fait-elle seulement un maître pour l’avant-garde des documentaristes africains ? Pas si sûr, puisque, comme lui, ces jeunes cinéastes filment en s’affranchissant de tous les codes et de toutes les références. « Ils inventent ex nihilo, d’abord parce qu’ils ont peu l’opportunité eux-mêmes de voir ce que leurs aînés ont fait », estime Osvalde Lewat, photographe et documentariste franco-camerounaise.

Certains, comme le jeune cinéaste congolais Dieudo Hamadi, auteur des excellents Retour à Kinshasa (2018) et Maman Colonelle (2017) ou encore la Camerounaise Rosine Mbakam, présente au festival parisien Seytou Africa avec son film Chez Jolie Coiffure, s’inscrivent dans la lignée du « père du documentaire africain »,en proposant des images éblouissantes sur un continent en pleine effervescence, à rebours des fantasmes postcoloniaux persistants.

Festival de documentaires Seytou Africajusqu’au dimanche 9 juin, au Reflet Médicis (Paris 5e). Entre débats et concerts, projections de films de cinéastes émergents en Afrique et ceux de figures pionnières et incontournables sur ce continent. Entrée : 6,5-8,5 euros.

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