TEMOIGNAGE D’UN MIGRANT : « Après ce que j’ai vécu en Libye, je pense qu’il y a une petite partie de mon âme qui est morte. »

« J’ai toujours été fasciné par les langues étrangères et la culture arabe. En 1996, j’ai quitté le Sénégal pour l’Egypte pour étudier. J’ai ensuite déménagé en Jordanie où je suis resté quatre ans pour apprendre l’arabe, et je travaillais pour un journal local. Une fois je suis retourné au Sénégal pour les vacances, j’ai rencontré ma femme et elle est tombée enceinte. Nous avons eu trois enfants ensemble. Je n’ai toujours pas rencontré le plus jeune. Elle est tombée enceinte il y a quelques années quand je l’ai vue pour la dernière fois.

En 2007, un ami m’a suggéré d’aller avec lui en Libye parce qu’il connaissait certaines opportunités de travail. Je me suis rapidement senti intégré puisque je connaissais la langue et je comprenais leur culture. J’ai commencé à enseigner des cours privés et je m’entendais toujours bien avec mes élèves. À l’époque, c’était différent – ils valorisaient l’éducation, il y avait des banques et les gens étaient remunérés.

Il était difficile pour moi de voir mes élèves dans des situations aussi effrayantes: des jeunes de 12 ans qui conduisaient leurs mères au marché, leur accompagnant avec le fusil à la main. Ils vont aux champs pour apprendre à tirer. Je ne peux que prier pour leur avenir.

Après dix ans passés en Libye, je peux dire que j’ai rencontré les deux côtés de la médaille. J’ai rencontré des hommes de parole, mais aussi des hommes prêts à me tuer à chaque pas. C’est ce que j’ai rapidement découvert après ma première incarcération en 2013. J’avais rencontré un jeune pharmacien que j’aimais beaucoup. Son frère me méprisait tellement qu’avec ses amis ils m’ont presque battu à mort. Puis ils m’ont mis en prison.

Ils me torturaient tous les jours, me demandant d’avouer notre relation. J’avais l’habitude de crier, mais personne ne m’a entendu. Je n’ai jamais appelé ma famille pour demander de l’argent – jamais. Après m’avoir affamé pendant cinq jours, ils m’ont finalement libéré. Néanmoins, je me suis retrouvé en prison trois fois de suite.

J’ai vécu dans le monde arabe depuis 1994 et j’ai réalisé que ce sont des gens comme les autres, avec des forces et des faiblesses. Quand ils remarquent que quelque chose fonctionne – bon ou mauvais – ils s’y collent. Dieu nous a tous créés pour vivre ensemble en paix, mais ils essaient toujours de survivre à une guerre et c’est ce qu’ils connaissent le mieux.

Quand je suis finalement revenu au Niger, je suis resté bloqué dans le désert pendant 15 jours. J’ai vu plus de 800 tombes pendant ce temps. Quand je suis arrivé au centre de transit, j’ai vu des enfants recréer les tombes avec des pierres. Je ne pouvais même plus trouver cela triste – c’était quelque chose au-delà de ça. Après ce que j’ai vécu en Libye, je pense qu’il y a une petite partie de mon âme qui est morte.

Quand nous sommes jeunes, nous avons toute notre vie devant nous. Les jeunes ne devraient pas penser ‘c’est l’Europe ou rien’. L’éducation est la chose la plus importante. Il y a d’autres façons de réussir dans la vie, sans traverser le désert. »

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